18/11/2008

Mono no aware

J’aime les coïncidences, j’aime les observer sous toutes leurs coutures, les cueillir délicatement, sans y chercher une quelconque marque du destin ou de la providence, ça risquerait de les faire faner. J’aime me rendre compte que je partage une même idée avec quelqu’un au moment même où je la formule, ça me donne l’assurance que je partage bien la même réalité, que je peux être sûre de ce que j’ai ressenti. J’avais du mal à raconter à C. pourquoi cette non-rencontre dans le train était capitale et merveilleuse, même pas décevante et même plutôt transcendante, hypercosmique, définitivement idiosyncrasique. Je suis repartie en bus, je me suis arrêtée à la bibliothèque, ne-sais-pas-quoi-prendre-perdue-dans-l’apocalypse je saisis un volume de nouvelles de Murakami que je vénère. Je commence par le sommaire et choisis le titre le moins murakamien possible, sans anticiper le moins du monde ce qui allait arriver. La même histoire, bam ça me tombe dessus, il éclaircit la chose en trois pages, j’en suis foudroyée là comme ça sur mon lit, le cœur qui bat à tout allure, le vertige d’être vivant, ce que vous voulez mais un sentiment d’appartenance au monde. La nouvelle raconte l’histoire d’un homme qui raconte par un beau matin d’avril sa rencontre avec la fille cent pour cent parfaite – pas la femme idéale, la fille cent pour cent parfaite- c’est très important, elle est juste parfaite dans sa catégorie, et pourtant il lui est impossible de décrire cette catégorie, il ne se souvient que de sa précense dans cette rue « où elle marchait d’est en ouest et [lui] d’ouest en est », des paroles qui ne sont pas sorties de sa bouche, parce que ça n’aurait pas fonctionné, parce que c’est une histoire de chance. Il trouve enfin le discours qu’il aurait du lui tenir, à l’ultime rigueur, et cette parabole de prince et de princesse, qui croient au destin et à la passion, mais qui finalement n’ont pas de chance, c’était l’allégorie même de l’idée que nous faisons lui et moi de l’amour, je n’aurais jamais eu plus que ce sourire par une belle après-midi d’automne, le fait même de lui parler, de lui demander s’il vient bien d’Amérique ,s’il vient visiter le château de V., et si lire Molière dans le texte n’est pas trop difficile, aurait fait tourner ma chance d’avoir rencontré le garçon cent pour cent parfait.

Ce qui est encore mieux dans mon histoire, c’est que ce sentiment a même un nom et un joli nom, Mono No Aware. " Choses propres à émouvoir " ou « poignante mélancolie des choses ». C’est une expression utilisée pour décrire un sentiment donnant lieu à une impulsion émotionnelle, qui est typique à ce que je lis de la poésie classique Japonaise, depuis la période Heian. Je ne connais pas l’histoire de la littérature japonaise mais ce sentiment fugitif et diffus qui peut être partagé par plusieurs personnes à la fois, et qui comprend une certaine part de la mélancolie, de regret non exprimé, en partie dû au sentiment bouddhique de l’impermanence de toutes choses,m’étreignit alors et m’étreint encore le cœur,comme le souvenir du garçon cent pour cent parfait qui lisait Molière dans le RER.






4 commentaires:

khâryatide a dit…

Quand je lis cela, je me dis que je n'ai plus le droit de me plaindre comme un mollusque plongé dans la grisaille, parce que ce serait gâcher ce sentiment d'être vivant. Vraiment, ça fait un bien fou. C'est exactement ça - avoir l'impression de rencontrer ou même voir quelqu'un. Non, tu as raison, c'est cosmic.

[Juste du mal à comprendre d'où vient la traduction de Mono no aware - et l'expression elle-même, d'ailleurs.]

estelle guerouard a dit…

Chére rédactrice,

Je sais , par source secrète, que tu te teins les cheveux au henné.
(Comme je suis une grande journaliste à la réputation méconnaissable je ne dirais pas mes sources ni mes fleuves et encore moi mes rivières)

Ce n'est pas parce que tu deviens Rousse que tu es Mylène Farmer.
j'ai le vertige de vivre de voir ceci et je dirais même j'ai le vertige d'être vivante .

Anonyme a dit…

-Mono no aware.
Mmm effectivement la transition n'est pas claire : en fait je lisais un article sur Murakami qui disait que cet écrivain japonais faisait honneur à ce concept, et comme je ne suis pas japonisante, voilà quelques précisions : http://genma.free.fr/ninoto/article.php3?id_article=180

Ravie de te voir ici ^^

- ah c'était une dédicace pour toi, Melle B., je voulais voir si tu allais réagir ^^

Bamboo a dit…

Ca me donne d'emblée l'envie de le lire... et de me replonger dans les haïkus.
Merci xoxo